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29.09.2007

"J'étais un cancre, un vrai"

Pennac: "J'étais un cancre, un vrai"
Propos recueillis par Alexandre DUYCK
Le Journal du Dimanche

 

On peut être écrivain à succès et n'avoir pas brillé sur les bancs de l'école. Ainsi en va-t-il de Daniel Pennac, qui raconte dans son dernier livre avoir été un cancre. Il revient pour le Journal du dimanche sur l'événement heureux qui l'a fait basculer, ses souvenirs d'école, et sa conception de l'apprentissage, du côté de l'élève comme de celui du prof.

Avant d'être l'écrivain que l'on connaît, Pennac n'entendait rien aux mots. (Patrick OTHONIEL/<i>JDD</i>)Avant d'être l'écrivain que l'on connaît, Pennac n'entendait rien aux mots. (Patrick OTHONIEL/JDD)
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Chagrin d'école, le nouveau livre de Daniel Pennac, sortira en librairie le 11 octobre*. Le père de Benjamin Malaussène y raconte avoir été, jusqu'à ses 20 ans, un cancre authentique. Mauvais élève et pas du tout fier de l'être, persuadé de n'être bon à rien, malheureux du souci causé à ses parents. Puis l'amour ! Sa magie, une élève d'hypokhâgne s'amourache du cancre et fait de lui un étudiant passionné puis un prof comme on en rêve, plus soucieux de sauver ses élèves que de dispenser son savoir à tout prix. Puis l'écrivain à succès que l'on connaît...

Vous révélez dans ce livre avoir été un cancre jusqu'au bac, ce qui est très inattendu. Pourquoi l'étiez-vous ?
C'est un mystère. Une inhibition, dès le départ, traduite par une immense difficulté à assimiler. L'apprentissage de l'alphabet, par exemple. On dit qu'il m'a fallu un an pour retenir la lettre A ! Peut-être aurais-je eu besoin d'une solide psychanalyse mais mes parents étaient nés avant 1914, on faisait peu de psychologie à l'époque. On se taisait beaucoup. On plaisantait, aussi.

Vous aviez honte d'être un cancre. "J'étais compromettant", écrivez-vous...
Je ne l'étais pas à la récré, où j'étais assez physique. Quand je formais une équipe de ballon prisonnier, on perdait rarement. Et j'étais champion du monde de polochon! [S'adressant au rédacteur et au photographe] Je vous prends quand vous voulez au polochon, malgré notre différence d'âge canonique ! Mais là s'arrêtaient mes compétences. C'était mon mode de compensation. En classe, oui, je me sentais compromettant: la tentation de copier sur le voisin était immense et bien sûr le voisin se méfiait de moi. On n'envisage le cancre que par ses processus de compensation: il fait le clown, il est agressif ou complètement léthargique. Ne reste que l'image de l'élève qui déconne. Mais que ressent-il, ce cancre qui s'entend dire à longueur de journée qu'il est bête, paresseux, tricheur et coupable de "le faire exprès" ? Il finit par le croire.

Surtout quand les profs l'humilient...
Je n'ai plus aucun souvenir de mes profs, à cinq exceptions près. Deux bourreaux, dont ce crétin, en 6e, qui notait mes dictées négativement et faisait régulièrement la même plaisanterie: "- 25, Pennacchioni, ça ne se réchauffe pas !" Et trois sauveurs. Des gens que j'ai vraiment aimés: un prof de maths, une prof d'histoire et un philosophe qui m'ont sorti de ma cancrerie en me passionnant pour leur matière. C'est grâce à eux que je me suis construit. Parce qu'on ne se construit pas sous le regard méprisant ou inquiet d'adultes qui se contentent de demander: "Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi ?"

Comment se comportaient vos parents ?
Mes parents me faisaient peu de reproches. Simplement, ils s'inquiétaient, surtout ma mère qui en parlait à la coiffeuse du village: "Il faudra que ses frères s'occupent de lui quand nous aurons disparu." Aujourd'hui qu'elle a plus de 100 ans, elle me regarde encore avec inquiétude. Mon père, lui, préférait pratiquer l'humour. On s'aimait beaucoup. J'étais un cancre, un vrai, mais je lisais énormément. Nous avions de fausses querelles littéraires. Je trouvais son Montherlant ridicule, il m'envoyait paître avec le Marquez que j'essayais de lui faire lire. On communiait dans Dostoïevski, on blaguait beaucoup, mais lui aussi était inquiet pour moi.

Et puis l'amour vous a sauvé !
Vous êtes en terminale, vous devez repasser votre bac. Une fille tombe amoureuse de vous ! Or, vous n'avez, depuis une vingtaine d'années, qu'une vision déplorable de vous-même. Et voilà que cette femme vous préfère à tous les autres ! En plus, petit bonus hiérarchique, c'est une élève d'hypokhâgne ! Que faire ? S'enfuir, par peur de ne pas être à la hauteur ? Ou saisir l'occasion de devenir enfin vous-même ? Mais alors, il ne s'agit plus de faire l'idiot, hein, de continuer à se vautrer avec délectation dans le sentiment de votre indignité ! Là il faut y aller ! Et c'est, en effet, allé à toute allure. J'ai mis moins de temps à passer ma licence et ma maîtrise que mon bac. Ce premier amour m'a sauvé de moi-même.

Pourquoi l'ancien cancre est-il devenu enseignant ?
Au départ, pour des raisons très banales, très statistiques: je voulais avoir du temps pour écrire, il y avait les vacances, je voulais être économiquement autonome et mettre de la distance entre ma famille et moi... Comme premier poste, le hasard m'a flanqué dans un collège de Soissons, dans l'Aisne, avec des adolescents en classes dites aménagées. Des adolescents qui me ressemblaient au même âge. Dès les premières heures, j'ai passionnément aimé ce métier. Je retrouvais en mes élèves tout ce que j'avais subi comme cancre, tout ce que je m'étais fait subir à moi-même. Toutes mes affabulations. Parce qu'un cancre, c'est un malheureux qui affabule, il ne cesse de justifier ses incompétences par du discours... Je savais si bien comment ils procédaient ! Pas la peine de me raconter vos salades: j'en sors et je vais vous en sortir !

Comment ?
Travailler en dédramatisant. La porte de la classe est fermée. Il y a trente élèves et moi, entre quatre murs. Nous y sommes. Théoriquement, je ne devrais qu'avoir à transmettre un savoir à des intelligences ouvertes, qui n'y résisteraient pas. C'est une vision idéale de l'enseignement. L'élève est aussi un adolescent avec ses états d'âme, ses faiblesses, ses rejets... Je dois régler ces problèmes, sinon, je fais quoi ? Je fiche le camp ? Peu m'importe à moi, professeur de français, les raisons pour lesquelles untel fait tant de fautes. Je suis là pour le tirer d'affaire. Bien sûr je peux échouer, ça m'est arrivé. Trop souvent.

Parfois, le retard est tel qu'il est difficile de le combler...
A chaque fois que nous professeurs écrivons dans un carnet de notes "Manque de bases", nous voulons dire "Ce n'est pas de ma faute". Mais ce qui compte c'est de savoir si ce gosse sera remis sur pieds quand il quittera ma classe. Je ne veux pas paraître péremptoire mais jusqu'en 3ème, je pense qu'un élève qui ne souffre pas d'un handicap lourd peut être facilement remis à niveau dans sa pratique de la langue.

Il se dit aussi que la langue est de plus en plus négligée par les enfants
Il ne faut pas oublier la duplicité des gosses. Dans mon quartier de Belleville, les gamins parlent verlan tout le temps. Un soir je monte chez moi. Au bout de 20 minutes, on sonne. Qui est-ce ? Un de ceux qui parlaient verlan dans le hall. Et qui là, venant me voir pour que je l'aide à faire son devoir, parle un français impeccable. C'est le même.

Et quelle était votre méthode, pour que ça réussisse ?
On commence par une petite dictée, tous les matins. On n'en fait pas un drame, on la corrige lentement, ensemble. Tu ne sais pas ce qu'est un adjectif démonstratif ? Je vais te l'expliquer. Tu l'auras oublié demain ? Je te l'expliquerai de nouveau. Et puis on va plonger dans la langue: apprendre des textes par coeur. Des longs et des courts, comme cette phrase de Woody Allen: "Le loup et l'agneau partageront la même couche mais l'agneau ne dormira pas beaucoup." On va l'apprivoiser, la langue, cet animal revêche qui te fait si peur. On va la dompter. Et, de textes simples en "grands" textes, voilà qu'un jour, celui qui n'a jamais rien su réciter se met à jouir de ses facultés mnémoniques. Celui qui a toujours eu zéro en dictée obtient de vraies notes. Le cancre brise sa coquille. Il sort la tête ! Libéré de la fatalité du zéro ! Peu à peu il maîtrise la langue. Elle l'emplit, l'oxygène, le nettoie. Il est comme libéré d'un charme. Il s'installe dans l'estime de soi. La joie de cette éclosion ! La tête qu'il fait ! Un émerveillement absolu.

"Honte à ceux qui font de la jeunesse la plus délaissée un objet de peur fantasmatique" écrivez-vous dans le livre. Qui visez-vous ?
Tous ceux qui utilisent la peur du pauvre à des fins électorales. Tous ceux qui stigmatisent cette jeunesse de banlieue en oubliant qu'ils sont nos enfants. Car ce sont nos enfants. Leurs arrières-grands-parents se sont fait tuer pour nous sur le chemin des dames, leurs grands-parents mouraient pour nous à Monte Cassino, leurs parents construisaient notre Paris des années 1970 et eux sont là. Ce sont nos enfants. Cette société, en les stigmatisant, montre qu'elle a perdu le sens le plus élémentaire de la paternité.

*Chagrin d'école, Gallimard, 320 p., 19 euros.

28.09.2007

Attention à la lame.




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